Au commencement était le Vide. Et le Vide n’était rien. Et le Vide était Tout. Et le Vide s’appela Mÿelta. Le Vide frémit à son Nom. Ce n’était pas de la Vie, car la Vie n’existait pas encore, mais Mÿelta frémit. Cette agitation, cette ondulation dans le Vide en appela d’autres, car Mÿelta reproduit cette sensation. Ces ondes désordonnées cherchèrent un équilibre, une harmonie, comme une respiration haletante, asynchrone, qui s’apaise.

 

Le Vide eut un rythme, du rythme vint la Musique, et la Musique prit pour nom Liana. Liana fit découvrir à Mÿelta de nouveaux rythmes pour les ondes qui la parcouraient, la Musique pris des formes toujours plus inattendues, cherchant sans cesse à se renouveler, et entraîna Liana et Mÿelta dans des danses et tourbillons chaque fois renouvelés, chaque fois plus complexes et effrénés.

 

De la danse frénétique de Mÿelta et Liana jaillit la Lumière, dans une explosion vivifiante. La Lumière se nomma Fÿrellya. Fÿrellya baigna Liana et Mÿelta dans ses rayons, leur offrant sa chaleur et sa douceur avec une générosité infinie. Elle auréola leur danse, donna de l’éclat à la musique et révéla son visage à chacune. Illumina leur corps, découpant les contours et limites de l’univers naissant du Vide fait chair.

 

Les trois sœurs, prenant conscience de leur corps séparés, prirent aussi conscience tant de l’espace les séparant que d’un lien qui les unissait, les attirait au-delà de la distance, les maintenait en une cohérence unique. Cette attraction, cet affect devint la Gravité, qui s’incarna en Ailma. Avec l’arrivée d’Ailma, l’univers achevait son éclosion. Les quatre Nymphes étaient nées, et Nymphes fut le nom qu’elle se donnèrent.


Ailma parcourut l’univers, l’organisa, donna à chaque constituant sa position, son mouvement, ses liens avec les autres. Ce faisant, elle leur donna une consistance, une masse. L’ordre qu’elle avait inspiré résonna dans tout l’espace et le structura, séparant ses constituants tel un tamisage. Ailma jugea les corps lourds, denses et massifs comme une demeure accueillante et s’installa en eux. Et Ailma pris pour chair la Terre.

 

Mÿelta apprécia l’œuvre d’Ailma, mais déplora d’être séparée de sa cadette. Elle remarqua que la Terre était très souvent creuse, brisée, découpée et cisaillée dans sa chair. Elle y vit un message laissé par Ailma pour ses sœurs de la rejoindre, d’habiter en elle. Mÿelta se saisit alors des liquides de l’univers, emplis les gouffres et anfractuosités de la Terre avec eux, enfin d’en épouser toutes les formes et de l’habiter entièrement. Et Mÿelta s’incarna dans l’Eau.

 

Liana vit ses sœurs unies dans une nouvelle chair et voulu les rejoindre. Il n’y avait plus de place dans la Terre, occupée par l’Eau. Mais l’Eau jaillissait, courait à la surface de la Terre dans les rivières, les océans, délimitant continents, îles et montagnes. Liana attira alors les constituants les plus légers de l’univers, les plus volatils et éthérés et en fit un manteau pour recouvrir la Terre et l’Eau, Mÿelta et Ailma. Et Liana choisi pour corps l’Air.

 

Fÿrellya contempla ses sœurs jouer de leurs nouveaux corps et s’inquiéta, car ces corps de chair ne pouvaient pas vraiment échanger, communiquer. Il n’était pas possible de passer de l’un à l’autre. Les Nymphes s’étaient unies mais aussi séparées. Fÿrellya décida alors de créer le vecteur qui leur permettrait de se parler, de changer l’Eau en Air ou en Terre et l’inverse. Cette voie de passage, d’échange, de lien, elle l’appela Feu. Et Fÿrellya embrassa le Feu.


Fÿrellya observa le Feu qu’elle avait allumé et était devenu son corps, et vit qu’il portait, loin dans l’espace, porté par l’infiniment grand de sa Lumière. Elle vit aussi qu’il portait loin dans le cœur de la matière façonnée par Ailma, avec des répercussions dans l’infiniment petit de celle-ci, déclenchant des réactions imprévues. Ca et là, les éléments matériels s’attiraient, se repoussaient, vibraient ou déchargeaient de la lumière de façon erratique. Fÿrellya dompta ce Feu de l’infiniment petit qu’elle avait créée malgré elle, et compris qu’il était de nature différente, même s’il y était lié. Fÿrellya nomma ce qui s’était ainsi produit de lui-même Electromagnétisme, et en pris la responsabilité.

 

Ailma senti profondément dans son être l’arrivée du Feu et les manifestations erratiques de l’Electromagnétisme. En son sein, des transformations s’étaient opérées, s’opéraient encore, et s’étaient répandues à l’Eau, à l’Air, Mÿelta et Liana ses sœurs. Des grains avaient changé de nature, d’autres troquaient entre eux des morceaux d’eux-mêmes, mettaient en commun des parties de leur être. Cela donnait lieu à de nouveaux types de grains de matière. La Nymphe entrepris de les inventorier, de même que les réactions et mécanismes leur permettant de changer et échange. Ailma regroupa ses phénomènes et éléments spontanés sous le terme d’Alchimie, et les présida.

 

Mÿelta constata que les événements agitant l’univers et occupant ses sœurs pouvaient avoir un comportement quelque peu organisé, indépendamment de l’action des deux autres Nymphes. Il lui apparut que la matière pouvait s’organiser en structure répétitives, précises, mais surtout reproduire, dupliquer, transmettre ces structures, comme une information. De façon suffisamment fiable pour que le sens et la reproductibilité restent, mais avec des changements spontanés assurant une certaine diversité. C’était comme si la matière, en se soumettant aux lois et mécanismes menés par ses sœurs, cherchait à y échapper. A l’échelle d’une structure, cela était périssable donc vain, mais pris dans la globalité, l’action était durable, adaptable et transmissible. Mÿelta, fascinée, encouragea ses mouvements, les diversifia, complexifia dans de multiples ramifications, aboutissant à l’incroyable richesse des êtres peuplant l’univers. De la matière, mais pas que. Mÿelta nomma cet ensemble la Vie, et la pris sous son manteau.

 

Liana vit les créatures de Mÿelta se répandre dans l’univers et éprouva pour eux intérêt et affection. Ces êtres grandissaient, cherchaient leur nourriture, des partenaires, des abris. La Nymphe compris que, pour assurer leur pérennité sans dépendre uniquement du hasard, les créatures avaient développé des moyens pour ressentir, appréhender leur univers, s’y déplacer et agir. Elle sélectionna les plus utiles, développa les plus balbutiants pour les faire mûrir, élimina ceux qui n’apportaient rien à leurs porteurs et ainsi naquirent tous les moyens de percevoir. Liana nomma ces outils Sens et les fit siens.


Liana jugea que les Sens, bien qu’utiles, ne pouvaient donner d’eux-mêmes la pleine mesure de leur potentiel. Plus que la capacité à récolter l’information, il fallait donner aux êtres vivants la capacité de l’analyser, de la comparer avec d’autres pour choisir la meilleure, de la mémoriser pour en bénéficier plus tard. Liana créa la Sapience pour résoudre ce problème, et l’offrit aux êtres vivants.

 

Fÿrellya trouva que ce qui vivait avait d’énormes capacités latentes, grâce à ses Sens et à la Sapience. Ils naissaient, se reproduisaient, mourraient, dans un chaos certes joli mais vide d'intention, à part celle d'assurer sa descendance. Elle se dit qu’il leur fallait des envies, des pulsions, un moyen de ressentir ce qui était bon et devaient chercher, ce qui ne l’était pas et devaient éviter, de prendre des décisions et de s’y abandonner, pour les autres, pour soi, pour le plaisir, pour donner un sens supérieur à leur existence. Fÿrellya créa les Passions afin d’atteindre ce but, et les insuffla aux êtres vivants.

 

Ailma évalua la situation. Les êtres vivants pouvaient jauger leur monde et avaient en eux la volonté d’y répondre. Toutefois, ils manquaient des outils adaptés pour agir, ne parvenaient pas à mettre en forme des réponses cohérentes à adaptées à leurs besoins. Ils devaient apprendre à utiliser les ressources du monde, en le transformer en atout plutôt que de le subir comme une contrainte. Ailma créa l’Enchantement pour surmonter cet obstacle, et l’enseigna aux êtres vivants.

 

Mÿelta jugea ce que devenaient et faisaient ses protégés. Grâce aux dons de ses sœurs, ils étaient capables de milles et une prouesses sur le monde extérieur, sur leur environnement. Elle trouva cela dommage, car elle craignit que cela les éloigne d’eux-mêmes, de leur essence propre, qu’à la fin, ils perdent le lien avec l’étincelle qui les rendaient vivants et non inertes. Il leur fallait une voie interne pour s’accomplir et accomplir les exploits auxquels ils aspiraient, sans quoi ils seraient perdus, détachés d’eux-mêmes. Pour pallier à ce risque, Mÿelta créa le Chi et l’ensemençant dans tous les êtres vivants.


Mÿelta restait encore quelques peu inquiète. Il fallait, pour les êtres vivants, un moyen de se ressourcer, de s’évader, qui ne soit pas directement matériel, afin de préserver la création et leur vitalité. Un lieu aussi où, outre le repos, les Nymphes pourraient entrer en contact avec eux afin de leur parler, de les guider. Mÿelta façonna alors le Rêve et le superposa au monde matériel, liant Nymphes et vivants en son sein.

 

Liana compris que le Rêve était plus que cela. Il délimitait le tangible et l’intangible, le concret et le spirituel, le vrai et le faux, concepts qu’il fallait bien appréhender et séparer pour garder la cohérence de l’univers. Liana délimita les contours de ce qui ne pouvait pas être, de ce qui n’était que fantasmé, qu’Illusion, et en pris la garde.

 

Fÿrellya plongea dans le Rêve comme elle avait envahi la matière. Elle vit les remous que produisaient en son sein les milliards de créatures qui s’y rendaient, l’expérimentaient. Ce canal permanent entre elles, la matière et les Nymphes créaient en elles des structures qu’elles n’étaient pas forcément capables d’appréhender, de supporter. Fÿrellya guida alors les ondes, façonna les chemins et recoins de l’esprit, de la Psychée et se chargea de sa construction.

 

Ailma vit dans ce monde immatériel un potentiel nouveau pour les êtres vivants. Là, ils n’avaient pas de limites dans leurs réalisations. De là, ils pouvaient tirer de nouvelles ressources et les concrétiser dans la matière, sans passer par la répétition infernale d’essais/erreurs, du moins en la limitant. Ailma ouvrit des portes permettant de projeter le concret dans l’immatériel, de conceptualiser et de donner corps à ces concepts, dans un aller-retour permanent d’Invocation, et géra ses flux.


Les quatre Nymphes contemplèrent l’univers qu’elles avaient créés par leurs actions et s’ouvrirent à une nouvelle compréhension : il y avait eu des étapes, et à chaque étape, un Avant et un Après. L’univers avait changé, il avait donc un passé, des Reliques qui perduraient maintenant, dans l’Instant. Et puisque de nouvelles choses de créaient en permanence, que les corps avaient bougés et bougeraient encore, l’univers avait un avenir, devinable en partie dans les Augures. L’autre constat qu’elles firent fut que leurs actions pour modeler le monde avaient quelque chose de répétitif, une sorte de rythme, qu’elles avaient d’ailleurs transmis à leurs créations, tant vivantes qu’inertes. Ainsi, les événements avaient une sorte de récurrence, à l’identique ou presque, dans des Cycles quasi-immuables. Et tout ceci s’inscrivait dans un continuum qui n’avait, dans le Vide qui palpitait toujours, ni début ni fin, juste une plénitude, l’Eternité.

 

Les Nymphes eurent la sagesse d’apprécier cette contingence pour ce qu’elle était, de la formaliser comme une convention, une constitution à leur œuvre, et de faire le serment d’y obéir. Ainsi, les Nymphes rédigèrent le Temps et signèrent cet accord. Pour garder le Temps, elles jugèrent raisonnable de se le partager, que chacune le porte à tour de rôle car lorsqu’elle le porterait, sa détentrice aurait sur l’univers une influence plus grande que ses sœurs.

 

Mÿelta, première à bouger, le pris en premier. Sous le Temps de Mÿelta vint l’Hiver, qui poussa la création dans ses retranchements et l’épura de ses éléments les plus fragiles.

 

Liana, deuxième à naître, le reçut en deuxième. Sous le Temps de Liana vint le Printemps, qui réveilla la création après les épreuves et l’offrit sous un jour nouveau à ses habitants.

 

Fÿrellya, troisième à voir le jour, s’en saisit en troisième. Sous le Temps de Fÿrellya vint l’Eté, qui encouragea la création à briller, à donner le meilleur pour embellir le monde.

 

Ailma, quatrième à s’incarner, le recueillit en quatrième. Sous le Temps d’Ailma vint l’Automne, qui demanda à la création de s’assagir, de se préparer et se de renforcer pour survivre aux épreuves à venir.

 

Et les Nymphes des Saisons comme le Temps furent.